Don et contre dans les tournées carnavalesques du Labourd

Thierry TRUFFAUT, Ethnologue et Anthropologue

Dans cette province basque, le type de tradition carnavalesque jadis le plus important était la tournée de divers groupes de quêteurs plus ou moins masqués.

A peu près généralisé sur l’ensemble de la province, nous plaçons en premier : l’usage de la quête par divers groupes constitués pour l’occasion sans préparation particulière. Il s’agissait le plus fréquemment de jeunes, puis plus récemment d’enfants généralement de sexe masculin.

Ils sont appelés Maskak, ce qui signifie masqués, parfois Zirtzil, Pilzar (que l’on peut traduire par “gueux, dépenaillé). Ils allaient de maison en maison, grossièrement déguisés.

Il était donc difficile de s’en débarrasser sans leur donner du lard, des œufs…la collecte était soit mise en commun, soit partagée et ramenée dans chaque maison.

La chanson la plus courante durant la quête était :

 

Ez dugu nahi urdia
Ez eta ere erdia
Liberako zatia
Edo geren hunen betia
Xingar eta arroltze
Bat edo bertze
Bertze gerena ipurditik sartze

“nous ne voulons pas le porc
ni même la moitié
tout juste un demi-kilo
de quoi mettre sur ce bâton
jambon et œufs
l’un ou l’autre
sinon nous vous enfonçons
le bâton dans le cul”

Mais il semble que le cortège “originel” fut surtout le cortège dansant et quêtant appelé KASKAROT.

Ce cortège était très attendu et apprécié. Il était organisé par les jeunes hommes célibataires d’un quartier ou d’un village. Il nécessitait l’apprentissage de danses parfois complexes.

Les danseurs étaient généralement habillés très solennellement avec un costume d’apparat garni de bijoux, rubans, fleurs, grelots…

Ils quêtaient dans leur commune mais aussi parfois dans les communes voisines et les grandes villes Biarritz, Bayonne, Saint Jean de Luz.

Ils collectaient argent et nourriture avec lesquels ils festoyaient.

D’une manière générale, les jeunes s’octroyaient de grandes libertés, c’était aussi l’occasion de boire et manger plus que d’habitude et cela occasionnait tous les débordements.

La coutume était de passer dans toutes les maisons.

A Ainhoa, un ancien signale qu’avant 1950 : « le cortège va de maison en maison avec obligation de visiter toutes les maisons…il n’était pas question de rater l’événement ni de rater une maison. Il fallait parfois plusieurs journées pour parcourir toute la commune ».

Nous avons là une tradition classique du système du don et contre don tel que l’a décrit Mauss1.

Il y a un véritable mouvement alternatif, le danseurs offrent en grand apparat des danses considérées comme porte bonheur pour la maison, en retour la maîtresse de maison qui est souvent honorée d’un chant, offre à manger et à boire sur place ainsi que des victuailles à emporter, œufs, lard, saucisses voire de l’argent qui permettra de financer un bon repas au village.

Un autre anciens Kaskarot décrit bien la tradition avant les années 502:

“les danses faites, les fermes offraient à boire et on mangeait quelques gâteaux…on arrosait bien…dans ces petits gueuletons à base de gâteaux, de xingar ta arrotze (ventrêche et œufs) et parfois de kruspet (beignets).

C’est qu’il faut avoir la santé ! Il faut marcher toute la journée, danser et à table dans les maisons…il faut assurer !

Certains finissent par être fatigués… la visite dans une ferme prenait quasiment trois quart d’heure. Partout on nous donnait en plus des œufs, des saucisses, des oreilles de cochon mais aussi la pièce.”

Parfois, le récit évoque des exploits alimentaires et de bons souvenirs:

“Dans certaines maisons, on mangeait plus. On s’arrêtait chez ma mère, elle faisait des œufs farcis avec du jaune et du persil…j’avais un ami, c’était un colosse, il avait mangé à lui seul 27 moitié d’œufs farcis.”

L’autre jour un de mes témoins, m’a signalé avec émotion avoir été récemment à l’enterrement d’une dame âgée : « je voulais lui rendre hommage car quand nous faisions les Kaskarot il y a près de quarante ans elle savait très bien nous accueillir en offrant chaque fois un véritable repas complet »

L’alcool était au centre de ces traditions, il permettait de vérifier qui “assurait” en tenant l’alcool.

A Ustaritz, dans les années 50 et 60, après avoir effectué toutes la tournée des maisons, les kaskarot faisaient la tournée des bars avec l’argent collecté et certains finissaient très mal !

« Quelquefois, il y eut quelques beuveries ou certains furent “ivres morts”, les autres se chargeaient le lendemain de colporter les exploits…ce qui faisait rire tout le monde.

Les gens ne portaient pas jugement négatif “à cet âge, c’est normal, il faut bien que cela arrive une fois ! »

Cette coutume de quête sur tout le territoire doit aussi être envisagée comme le signale Jacques Godbout3 sous l’angle du lien communautaire.

En effet, ce qui est mis en jeu dans le fait de donner les danses, de les recevoir en les regardant et de rendre en donnant aliments, boissons (ou argent pour en acheter) :

c’est la création d’un lien fort qui marque l’identité de chacun dans le groupe communautaire.

La tradition a une triple obligation :

- donner la danse à chaque maison
- regarder, et rendre en aliments, boissons (ou argent).
- Recevoir les offrandes en retour de la prestation.

Comme l’évoque Philippe Rospabé4 “l’obligation de rendre résulte d’un principe à la fois englobant et fondamental qui est celui de la réciprocité entre les individus et les groupes.”

Ne pas rendre, c’est rester en dette et c’est généralement très mal vécu.

Dans les années soixante, la coutume s’essouffle, seuls les communes d’Ustaritz et Espelette maintiennent ces tournées.

Puis à la fin des années soixante sous l’impulsion d’un fort mouvement identitaire basque, les tournées redémarrent. Elles sont aujourd’hui en pleine expansion à Briscous, Biriatou, Itxassou, Louhossoa, Hasparren, Bardos, Bassussarry, Arbonne, Urt, Ustaritz, Espelette, Mendionde, Sare, Ascain, Bidart, etc… En dehors d’Ustaritz qui a conservé un cortège masculin la mixitéc’est installée partout ailleurs ;

Trois points sont actuellement à relever :

1) la remarquable qualité des cortèges avec musiciens, chanteurs et danseurs souvent magnifiquement habillés.

2) l’accueil dans les maisons, les familles attendent les groupes et garnissent la table de nourriture, tartines de pâté, omelettes, saucisses cuites, crêpes, beignets, merveilles.

La boisson est aussi très présente et les verres sont aussitôt remplis dès qu’ils sont vides !

3) la manière dont les jeunes s’installent pour consommer dans chaque maison.

Accueillis et applaudis, les jeunes se sentent reconnus, le chef du groupe a beaucoup de mal à les faire repartir vers une autre maison.

En 2003, à Louhossoa, de 8h du matin au lendemain dans la nuit jusqu’à 2h, ils ont visité 13 maisons soit en moyenne environ 1h30 dans chaque maison.

Les gens qui accueillent, pensent qu’ils n’auront jamais assez, ils ont peur que cela ne soit pas assez abondant.

Certaines mamans de danseurs vérifient auprès de leurs enfants ce qu’il y avait dans d’autres maisons pour ne pas offrir moins !

Il ne faut surtout pas être en reste ou repéré comme une maison qui accueille mal !

Souvent quand le groupe repart, il y a encore beaucoup à manger et à boire sur la table et immanquablement les hôtes disent “vous partez déjà ! Vous n’avez rien pris ! Merci bien, à l’année prochaine.”

Avant de quitter le lieu, les danseurs exécutent souvent une dernière danse…eux aussi ne veulent pas avoir l’impression de ne pas assez donner.

On voit bien que dans ce jeu s’installe une reconnaissance à la fois identitaire et collective. Des deux côtés la reconnaissance doit se gagner !

Le jeune utilise son corps comme vecteur de reconnaissance, il sait danser, il sait répondre à l’invitation en mangeant et buvant plus que de coutume !

Plus il mange, plus il boit plus les hôtes sont contents et honorés !

L’excès est réel et la contrainte aussi …il n’est guère possible de refuser les aliments et les boissons, plus d’une fois nous l’avons vérifié à nos dépends en suivant des groupes !

Le fait d’aller dans les maisons renforce le lien communautaire qui avait plus ou moins disparu. Ce lien social, on le voit bien ici, peut-être défini comme un ensemble de forces, de caractéristiques ou d’actions permettant de relier les individus entre eux, de les rattacher à une collectivité. La tradition permet un “être ensemble” dont la nature émotionnelle est à prendre en compte.

En Labourd, le concept de “reliance” de Marcel Boll de Ball5 semble bien s’inscrire dans ces accueils qui tissent, qui relient les personnes d’une même communauté au moins une fois par an.

Les jeunes interrogés pensent pour la plupart que les tournées permettent de recréer du lien social dans la commune, de mieux se connaître, de mieux s’intégrer. Ils reconnaissent les gens de leur village et sont reconnus par ces derniers au sens propre et figuré !

Ces tournées permettent de créer en hiver, quand il n’y a pas beaucoup d’animation, un temps festif dans chaque maison.

Cela fédère les jeunes, les familles, les voisins. Chacun peut se “lâcher, boire et manger plus que d’habitude” comme ils disent :

« c’est faire “la bringue” entre nous et avec les gens qui nous accueillent entre générations ».

C’est rendu possible car tous les ingrédients de la fête sont là : musiques, chants, danses, rituels, boissons, nourritures… !

Durant carnaval en Labourd, mais un peu partout en Pays-Basque et en Europe, les jeunes d’aujourd’hui comme ceux d’antan s’approprient leur territoire, le reconnaissent et s’y font reconnaître comme la nouvelle force vive de la communauté.

Pour cela, ils doivent assurer leur prestation,
leur corps y joue un rôle majeur,
car il leur faut des jambes ainsi que de l’estomac !

1 MAUSS, Marcel,1950, Sociologie et anthropologie, PUF,Paris, 482. Ouvrage contenant : L’“Essai sur le Don, forme et raison de l’échange dans es sociétés archaïques” p 145 à 284.

2 Enquête réalisée en 20004 par Michel Duvert.

3 GODBOUT, J.T, 1995, Les bonnes raisons de donner, Anthropologie et Société, volume 19, n° :1-2, p 45 à 56.

4 ROSPABE, Philippe, , 1996, L’obligation de donner, La revue du M.A.U.S.S N° :8 2ième semestre, Paris,p 142 à 152.

5 BOLL DE BAL, Marcel, 1996, Voyage au cœur des sciences humaines, De la Reliance, Tome 2, Reliance et Pratiques, Paris, L’Harmattan

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