De l’hiver au printemps : les carnavals traditionnels dans les Pyrénées. La mascarade en Soule

Geneviève MARSAN
Itzulpena euskaraz

LE PAYS

La Soule compose l’une des sept provinces basques qui forment l’Euskal Herri. Parmi elles, trois sont situées sur le versant nord-ouest des Pyrénées (Labourd, Basse Navarre, Soule) et quatre sur le versant sud-ouest (La Navarre, Guipuzcoa, Biscaye et Alava).

Elle jouxte à l’est, le Béarn (vallée de Barétous) et, au sud, la Navarre.

LA LANGUE

Son parler est une forme dialectale du basque (euskara), le Souletin (zuberotarra), dans lequel sont transmis les saynètes de la Mascarade, mais aussi les chants profonds traditionnels ou issus de la tradition, ainsi que les pastorales, drames et moments essentiels du théâtre populaire joué dans et par les villages.

MASCARADES ET JEUX DE CARNAVALS

Aussi loin que remonte la mémoire des hommes, les rites de passage -des saisons de l’année, des saisons de la vie- font l’objet de fêtes spécifiques dont l’histoire écrite garde des traces depuis l’Antiquité.

Le monde grec, avec des rituels de travestissements et de mascarades, fait passer de l’enfance à l’âge adulte jeunes gens et jeunes filles, ou autorise les citoyens à transgresser -le temps d’une fête- l’ordre culturel et social, afin de réaffirmer ensuite celui-ci, et de le conforter.

L’EGLISE, qui à l’occasion de plusieurs conciles et au moment de la Contre-Réforme a condamné toutes les manifestations païennes qu’elle jugeait contraires à sa doctrine, n’a pas pu cependant oblitérer totalement leur influence dans son calendrier liturgique et ses célébrations.

NOEL, dès le IVe siècle, occupe le temps des Saturnales, où le solstice d’hiver marquait la naissance du Soleil invincible.

CARNAVAL - période du “monde à l’envers” où s’opère le raccord des calendriers solaire et lunaire- précède Carême et Pâques. Ses rituels du printemps trouvent leur plus grande expression du XIIe siècle à la Renaissance, s’adaptent à la culture urbaine, et deviennent des éléments de folklore.

Les Pyrénées conservent, en quelques endroits, des fêtes carnavalesques issues des cultures traditionnelles. La Mascarade en Soule (Pays Basque Nord) en est un exemple, en pleine évolution.

LA MASCARADE: Un média populaire de la culture souletine

LES ACTEURS

Traditionnellement organisée et jouée par les jeunes hommes célibataires d’une communauté villageoise, la Mascarade se voit, depuis quelques années, investie par les jeunes filles qui peuvent y occuper des rôles de danseurs (gorriak, les rouges), ou de femmes (anderea : la femme du notable, Etxekoanderea : la maîtresse de maison). En 1992, Esquiule a constitué une troupe entièrement féminine.

LE VILLAGE

La Mascarade, comme la Pastorale, est l’affaire de tout un village, à travers lequel s’affirment la culture et l’identité souletines.

Les six mois de préparation mobilisent beaucoup de monde : répartition des rôles, apprentissage des fonctions et des jeux, des saynètes et des chants, création des costumes.

LE PAYS

La Mascarade est “coureuse”, c’est-à-dire qu’elle s’expose, qu’elle sort du village organisateur pour être reçue dans d’autres villages de la Soule, “Instrument de contacts et d’échanges avec les communautés voisines”, elle constitue un moyen d’expression et de communication populaire de la culture souletine, où se conjuguent rites ancestraux de la tradition carnavalesque, littérature populaire, adaptations et innovations : ainsi chaque prestation réserve toujours quelques surprises aussi heureuses qu’inattendues.

UNE JOURNEE OU LE DEROULEMENT DE LA MASCARADE

MATIN

Il est consacré aux “barricades”, obstacles dressés sur le chemin d’accès au village où se produit la mascarade. Jadis constituées de charrettes, de cordes en travers de la route, les barricades sont aujourd’hui symboliques : des bouteilles de vin.

Leur franchissement est réglé par la succession des danses des Rouges, suivi par les Noirs qui crient et se battent. Les “dresseurs” de barricades offrent alors à boire au cortège. Celui-ci se rend ensuite, de la même manière, devant les demeures des notables, par un passe-rue, pour finir sur la place du village où aura lieu la représentation de l’après-midi.

APRES-MIDI

Elle suit le repas pris séparément chez les notables et l’habitant (dans l’ancienne tradition) ou en commun. On présente danses et saynètes sur la place centrale, cœur du village.

DANSES

A côté des pas exécutés par les quatre premiers danseurs (txerrero, gautzain, kantiniersa et zamalzain), la danse principale est le braile ou branle, danse en chaîne, mixte aux figures successives (quadrille, saut du branle et escargot) exécutées en l’honneur du monsieur, puis du paysan, et pour lequel sont invitées les jeunes du public.

SAYNETES

Elles sont interprétées par :

Un système de valeurs opposées en miroir*

GORRIAK. LES ROUGES BELTZAK. LES NOIRS
Rougerie,
Gorrieria
Noircerie, gueuserie, pègre,
Beltzeria, arloteak, tzarrak
Gens d’ici,
Hemengoak, bertakoak
Gens d’ailleurs,
Kanpokoak
Souletins,
Zuberotarrak
Etrangers, non basques,
Arrotzak
Monde comme il faut
Plantakoak
Monde "pas comme il faut"
Okerrak, bihurriak
Monde à l’endroit,
Mundu zuzena
Monde à l’envers,
Mundu okerra
Ordre établi
Gauzen antolamentua
Ordre sans dessus dessous,
Binperrezkoa
Bon ordre
Antotamendu ona
Désordre, révolution,
Nahaskeria, Iraultza
Respectueux de la loi,
Legetiarra
Violeur de la loi, transgresseur d’interdit
Lege hauslea
Moral,
Garbia
Immoral, sans vergogne,
Lizuna, lotsagabea
Sacré,
Sakratua
Sacrilège,
Zikintzale, Errespetu gabea
Civilisé, fin
Jentetua, hezia, sotila
Sauvage, grossier,
Basa, baldarra
Bien habillé,
Ontsa beztiturik, ongi jantzia
Habillé en haillons
Errigei, zatarrez jantzia
Noble
Gora
En bas de l’échelle sociale,
Peko errekan, arrunta
Sédentaire,
Ekuru, Asentatua
Nomade, sans feu ni lieu
Etxegabea
Vaillant au travail,
Perestu, Langilea
Fainéant
Auherra
Modeste
Ixil, xume
Hâbleur, vantard,
Ahoberoa
Sobre
Doitzu
Buveur
Edalea
Loyal
Zintzoa
Menteur
Gezurtia
*(d’après F. Fourquet, 1990)

BELTZAK, la mascarade des Noirs

Tout est permis aux Noirs : le bruit, les cris, la critique, la satire, l’obscénité. Leurs figures sont souvent maculées de noir de fumée (bohémiens, chaudronniers). Dans un temps passé, pouvaient exister un “txerrero”, un “zamaltzain” et un “ensenari” noirs. Dans le cortège général, ils apparaissent aujourd’hui dans l’ordre suivant :

XORROTXAK

Les rémouleurs, ou gagne-petits, maître et valet, aux habits fatigués et la tête ceinte d’un couvre-chef (casquette) sur lequel est fixé écureuil empaillé ; ils introduisent le groupe des Noirs ; leurs couplets à deux voies, et leur conversation animée ponctuent la représentation de compliments au public, de bavardages et de moqueries, voire de sarcasmes vexatoires.

BUHAMIAK

Les bohémiens, gaillards et vigoureux, dirigés par un chef de bande, portent un costume flottant et un chapeau taillés dans de vieux rideaux à pompons ; ils brandissent de grands sabres de bois gravés au fer rouge de signes cabalistiques ; ils vocifèrent, se disputent singent les rouges.

KAUTERAK

Les chaudronniers, au nombre de trois : “Kabana” (le patron), “Pupu” (l’ouvrier) et “Pitxu” (l’apprenti), vêtus de haillons.

Kabana est souvent affublé d’énormes lunettes et d’un couvre chef décoré d’ailes de corbeau, ou de cornes. Il tient d’une main un livre de comptes, de l’autre un fouet. Son sermon, un “anti-prêche” est écouté avec attention par le public, qui suit les allusions ironiques tournant en dérision tel aspect de la vie publique de la communauté, du pays.

GORRIAK, la mascarade des Rouges

Bien habillés, bons danseurs ou notables, respirant la dignité, les rouges précèdent toujours les noirs et comportent actuellement par ordre de défilé :

Ces quatre fonctions doivent être tenues par d’excellents danseurs, dont les costumes actuels présentent une unité de style remarquable, que ne possédaient pas les costumes plus anciens.

TXERREROA

Il introduit la mascarade, avec son balai à crins de cheval à long manche, destiné à mimer gracieusement le dégagement des obstacles devant le cortège ; une ceinture de cloches et clochettes pastorales rythme sa danse.

KANTINIERSA

La cantinière, porte en bandoulière un tonnelet cerclé de métal sur lequel elle appuie l’avant-bras.

ENSENARIA

Le porte-drapeau, l’enseigne du drapeau souletin, qui arbore un lion debout finement stylisé.

KERESTUAK

Les hongreurs, patron et ouvrier, vêtus de velours sombre à côtes. Ils marchent en tenant leur bâton et parlent béarnais !

Les quatre notables suivants dansent posément, sans virtuosité

JAUNA ETA ANDEREA

Le monsieur et la dame avancent côte à côte en se donnant le bras. Le monsieur porte canne et épée à la ceinture, qui sera aiguisée par les rémouleurs ; c’est le directeur, l’administrateur et le trésorier de la troupe.

LABORARIA ETA ETXEKO ANDEREA

Le paysan et la maîtresse de maison, endimanchés et solennels.

GATUZAINA

Le porteur d’un zigzag extensible en bois, propice aux larcins et aux plaisanteries (ancienne quête des masques ?)

ZAMALZAINA

L’homme-cheval, chevalet ou cheval-jupon, dont le rôle revient au meilleur danseur, en raison de la virtuosité de ses "pas".

KÜ KÜLLEROAK

Les écuyers, jeunes danseurs d’expérience moyenne, avançant sur deux files parallèles, avec un enchaînement de “pas” simples.

MAREXALAK

Les maréchaux-ferrants, qui vont ferrer le zamalzaiñ et peuvent porter tenailles et marteau, insignes de leur fonction.

Le groupe des Rouges, à l’inverse des Noirs, s’exprime uniquement par la danse, noble ou virtuose, et se présente comme totalement muet.

LE SENS ACTUEL D’UNE COUTUME PATRIMONIALE

Elément spécifique d’une culture populaire reposant sur la tradition orale, la langue, la musique et la danse, la mascarade en Soule a connu et connaît encore évolutions et transformations. Des lectures différentes, qui s’appuient sur les éléments historiques, sociologiques ou ethnographiques, replacent ce théâtre rural dans des contextes bien distincts, qui changent considérablement le sens de ce qui est mis en scène.

L’approche historique met l’accent sur la représentation d’un corps social où les différents rôles renvoient aux anciens seigneurs (les notables), aux anciens métiers (maréchal-ferrant, hongreur, rémouleur, chaudronnier).

La démarche sociologique privilégie la représentation symbolique de la collectivité paysanne, où le jeu des tensions entre Rouges (détenteurs du pouvoir) et les Noirs (marginaux et étrangers) permet l’évacuation de ces tensions par le biais d’une “régulation symbolique”. Celle-ci touche de la même manière les classes d’âge dans le village (les jeunes, les adultes) et le village lui-même dans son affrontement possible avec ses proches voisins (relations territoriales).

L’interprétation ethnographique (Cl. Gaignebet) s’appuie sur l’archéologie du Sacré, remonte aux sources de Carnaval et des mascarades, dans les cycles saisonniers des religions anciennes, précise les apports des périodes postérieures, du Moyen-Age à l’époque actuelle. Elle permet de comprendre, à travers les fonctions symboliques des personnages et des saynètes, le sens profond de rituels d’origine pré-chrétienne, que la “foklorisation” a masqué peu à peu.

Les Rouges évoquent la vie qui renaît, au début du printemps, tel Pitxu qui ressuscite après son opération. Leur classe innée et leur prestation en habits d’apparat ne font que mieux ressortir, par contraste, la cohorte des Noirs. Sales, imprévisibles, disparates, ces derniers font penser à un monde sens dessus dessous où ils tentent d’organiser leur fête, mais une “fête à l’envers”. Ils profitent de cette journée, unique, de Carnaval pour enfin chômer, paresser à leur guise, de défouler -à la manière de Kabana par ses prêches- contre toute forme d’autorité qui les brime le reste de l’année. Ceci explique que les Rouges gardent, durant la mascarade, le silence le plus absolu.

Ainsi se déroule, de longues heures durant, la mascarade souletine dans sa dualité, avec ses acteurs qui s’expriment, à tour de rôle, par les gestes, les attitudes, les danses, les dialogues, les prêches et les chants. Comique et populaire, ce théâtre reste -pour combien de temps encore ?- un des moments importants d’assimilation, de transmission et de renouvellement de la culture basque, la plus ancienne d’Europe.

LES MUSICIENS

La musique de la mascarade qui mène les danses et leurs différents airs est assurée par des joueurs de flûtes à trois trous et tambourins à cordes et de tambours, en nombre variable.

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